50 ans du Renouveau charismatique dans l’église catholique

Le père Laurent Fabre, fondateur de la communauté du Chemin Neuf qui a en a été le responsable jusqu’en 2016, revient sur sa découverte du « baptême dans l’Esprit » dans les années 1970 et sur l’intégration du Renouveau charismatique dans l’Église catholique.

Comment avez-vous découvert le Renouveau charismatique ?

J’étais jeune jésuite et j’étudiais alors à la faculté de théologie sur la colline de Fourvière à Lyon. Nous avions la joie d’accueillir dans ma fraternité, un étudiant américain, Mike Cawdrey qui était membre du Renouveau Charismatique aux États-Unis. En 1967, en effet, un groupe d’étudiants catholiques de l’université de Duquesne, fondée par des Spiritains – ça ne s’invente pas ! – avait fait, grâce à des pentecôtistes, l’expérience du baptême dans l’Esprit.

Très vite, de nombreux groupes de prières s’étaient créés autour de cette expérience initiale et Mike, notre Américain à Lyon, en faisait partie. Il nous parlait tout le temps du Saint-Esprit, à tel point que cela nous énervait un peu. Il faut dire qu’on revenait de loin. À l’époque, on n’en parlait pas tellement dans l’Église. Le concile de Vatican II avait ouvert la porte à une redécouverte de cette personne de la Trinité, mais jusque-là, selon la formule de Joseph Ratzinger, l’Esprit Saint était vraiment ce « Dieu inconnu ».

Un jour, dans une petite chapelle de la Faculté, Mike s’était mis à parler d’une drôle de manière. C’était le chant en langue, pratique que j’ignorais bien sûr à l’époque. Je me disais : « Mais il ne va pas bien ? Que se passe-t-il ? » Nous avons discuté pendant deux heures et il m’a raconté comment il avait vécu une véritable conversion et comment il vivait vraiment du Saint-Esprit désormais. Avec Bertrand Lepesant, un autre étudiant jésuite, nous avons commencé à prier avec Mike. Face à cette nouveauté, nous avons eu une réaction de bon sens, à savoir chercher dans la Bible les références à l’Esprit Saint. Et nous avons eu la conviction que nous devions vivre, à notre tour, ce baptême dans l’Esprit.

Pouvez-vous nous raconter cette expérience ?

Nous sommes donc en 1971 et nous décidons de partir trois jours en montagne au Touvet, au-dessus de Grenoble, avec Mike et deux épiscopaliens américains, arrivés là par la providence alors qu’ils se rendent à Jérusalem en stop. Pour moi, être entouré ainsi de protestants est un certain combat. Et pourtant, ça allait être – je peux le dire aujourd’hui – le plus beau week-end de ma vie. J’étais heureux d’être jésuite, heureux d’être en formation en vue d’être ordonné, mais j’allais vivre là quelque chose qui allait me transformer.

Pendant la journée, nous priions et nous parlions ensemble, passant facilement de la vie à la prière dans une sorte d’osmose. Nous étions au coin du feu et j’ai senti que c’était le moment de demander qu’ils prient pour moi l’Esprit Saint. C’est l’un des deux épiscopaliens, Moses, un juif converti, qui a prié pour moi. Je me souviens que je n’avais pas envie de devenir protestant et que j’ai récité tout haut un « Je vous salue Marie » ! Il ne s’est rien passé d’extraordinaire, si ce n’est que je n’ai pas dormi de la nuit. Je me disais : « N’est-ce pas un peu américain tout cela ? » Bertrand, lui, avait très bien dormi. J’ai proposé que nous fassions une relecture de cette expérience. J’ai expliqué tout simplement le combat intérieur que je vivais et l’un des jeunes américains m’a expliqué, tel que l’aurait fait un vieux jésuite, que plus l’on avance vers la connaissance du Christ, plus le mauvais esprit agit et met des obstacles. Cet épiscopalien me décrivait exactement ce qu’on appelle la règle 315 dans le discernement ignacien. Nous avons alors prié le Psaume 51 choisi au hasard dans la Bible et j’ai vécu le moment le plus important de mon existence. J’étais monté dans ce chalet sur cette montagne pour découvrir le Renouveau Charismatique et en fait, j’ai découvert à la fois que j’étais pêcheur et l’amour très profond de Dieu pour moi. Je pleurais, faisant l’expérience de cette rencontre avec le Seigneur dans ma grande fragilité. Bertrand lui, souriait, tandis que les Américains, tout joyeux, lançaient des « Praise the Lord ! ». Je me disais que si quelqu’un nous voyait à ce moment-là, il nous prendrait tous pour des fous !

En redescendant à Lyon, j’ai réfléchi et écrit quinze pages de cette expérience que j’ai fait lire à mon directeur de conscience d’alors, qui a approuvé cette démarche. C’est comme cela que ça a commencé. Nous avons créé un groupe de prière, d’autres ont vécu la même chose que nous.

Comment le Renouveau Charismatique a-t-il été accueilli par l’Église ?

Dans ses débuts, la Communauté du Chemin Neuf a eu la chance d’être accompagnée par le cardinal Decourtray, archevêque de Lyon, avec qui nous nous retrouvions au moins deux heures par trimestre. Par la suite, les autres archevêques de Lyon nous ont beaucoup soutenus et cela fut pour nous une grande aide, notamment dans la crise que nous avons traversée dans les années 1995-1996.

Bien sûr, il y a eu des résistances, mais en France, particulièrement, nous avons eu de la chance. L’épiscopat français a eu dans son ensemble la sagesse d’accueillir ces communautés avec souplesse, sans chercher à les faire rentrer dans une case, et cela a porté du fruit. En Italie, la structuration du Renouveau dans une sorte de mouvement unique est presque trop forte à mon sens, tandis qu’en Allemagne, il fallait que tout passe par les paroisses.

Tout l’enjeu de l’intégration du courant charismatique dans l’ensemble de l’Église était que ces charismes à la fois ne soient pas étouffés, mais en même temps qu’ils ne dévient pas de leur but. Comme le dit Saint Paul, les charismes ne sont pas une fin en soi mais doivent construire la charité. Ils sont un don pour l’Église toute entière. À Rome, le cardinal Suenens, vis-à-vis officiel de l’Église catholique pour le Renouveau Charismatique durant trois pontificats, l’avait bien compris depuis le début. C’est lui qui avait encouragé le pape Paul VI à accueillir tous les membres du Renouveau Charismatique dès 1975 à Rome, alors que nombre de ses collaborateurs lui avaient conseillé de ne rien en faire. Je me souviens très bien, dans Saint-Pierre de Rome, des paroles prophétiques qu’il avait dites, qualifiant le Renouveau de « chance pour l’Église ».

En prenant du recul, quel a été l’apport du Renouveau à l’Église ?

Le premier aspect, reconnu par tous les évêques, c’est la vitalité insufflée dans l’Église par ce courant charismatique. Cette vitalité se traduit, entre autres, par le nombre important de prêtres venus du Renouveau, notamment de la Communauté de l’Emmanuel et qui sont donnés à l’Église. Ensuite, on pourrait parler de la formation des laïcs. Ces mêmes évêques se rendent compte que quand ils cherchent des responsables pour tel groupe, telle initiative, telle radio locale, ce sont souvent des « cadres » passés par le Renouveau qui se manifestent. Au niveau liturgique, les communautés charismatiques ont diffusé largement leur répertoire, désormais adopté dans presque toutes les paroisses. Dans ces mêmes paroisses, la prière de louange, mais aussi l’adoration eucharistique, deux pratiques ancrées dans le Renouveau Charismatique, sont maintenant bien présentes. Je note aussi un réveil missionnaire. D’une part un souci de l’évangélisation, d’autre part, un nombre important de couples et de familles qui sont prêts à tout quitter pour se mettre au service de l’Église dans le monde entier.

Certains estiment aujourd’hui que le Renouveau vit un essoufflement. Qu’en pensez-vous ?

L’histoire de l’Église est faite de renouveaux et d’essoufflements ! Il s’agit là d’un cycle normal. Concernant le Renouveau Charismatique, on peut noter une diminution du nombre de groupes de prière. De même, beaucoup de communautés ont vécu des crises plus ou moins graves et certaines d’entre elles ont disparu. De ce point de vue, je crois qu’il faut accepter que certaines choses soient faites pour être provisoires tandis que d’autres sont appelées à durer.

Parfois, des fondateurs ont voulu capter pour eux seuls l’autorité que leur donnait leur charisme et sont devenus des gourous. D’autres communautés ont survécu à des événements très douloureux car elles ont été soutenues et purifiées par l’Église.
Au Chemin Neuf, nous accueillons des membres toujours plus nombreux. Les vocations sont là. Mais l’important n’est pas tant la survie des communautés ou groupes de prière qui sont nés dans cet élan des années 70 que la transmission à l’Église entière des dons qu’ils ont reçus. Or, ce souhait de Paul VI que le Renouveau Charismatique soit une chance pour toute l’institution n’est à mon sens que partiellement réalisé. Il y a une grâce profonde qui n’a pas encore touché le cœur de l’Église.

Pourquoi ?

Je pense que le tort de beaucoup de gens est de voir le Renouveau Charismatique comme un mouvement parmi d’autres, une sensibilité.
C’est méconnaître sa nature ! La motion de l’Esprit Saint concerne toute l’Église, elle est destinée à tous les chrétiens.
Le cardinal Suenens, qui, comme nous l’avons dit plus haut, connaissait bien le sujet, l’explique en ces termes : « L’âme du Renouveau – « le baptême de l’Esprit » – est une grâce de rénovation pentecostale destinée à tous les chrétiens. Il ne s’agit pas d’un « Gulf stream » qui, ici et là, réchauffe des côtes mais d’un courant puissant destiné à pénétrer au cœur même du pays. Que nos théologiens ayant fait eux-mêmes l’expérience de « l’effusion de l’Esprit, l’analysent et la situent. Que nos pasteurs réfléchissent à ce que représente, comme possibilité de christianisation en profondeur, ce « baptême » pour les chrétiens déjà baptisés et confirmés sacramentellement. »

Je crois qu’il y a donc encore un grand travail à faire pour rendre disponible à tous le baptême dans l’Esprit Saint. C’est quelque chose que nous proposons aux fidèles dans les paroisses du Chemin Neuf, mais c’est encore trop marginal. À nous de l’expliquer, de le diffuser. C’est d’ailleurs à cela que le pape à appeler les communautés du Renouveau Charismatique en 2014 lors d’une grande rencontre : « J’attends de vous que vous partagiez avec tous, dans l’Église, la grâce du Baptême dans l’Esprit Saint. »

 

source: Communauté du Chemin Neuf_Actualité et nouvelles


 

Gagnés par le désir d’une société plus simple, les acteurs du renouveau charismatique ont été influencés par mai 68. « Je suis presque un enfant de mai 68 », témoigne  Vincent de Crouy Chanel. « C’est un esprit de fraternité qui était recherché », convient Mélina de Courcy.

Dans un contexte de crise pour l’Église catholique de France – 4 à 5.000 prêtres quittent le sacerdoce entre 1968 et 1972 – ce réveil charismatique se traduit par un renforcement de la vie fraternelle. Au début, « ces communautés nouvelles dérangent parce qu’on ne les attend pas », rappelle l’historien.

 

INVITÉS:
Olivier Landron , historien, spécialiste du catholicisme
Mélina de Courcy , co-référente de la communauté de l’Emmanuel pour les communautés de Paris et de Seine-Saint-Denis
Vincent de Crouy Chanel , diacre, membre de la communauté du Chemin Neuf

 

UN RETOUR AUX SOURCES
« Il y avait une aspiration à exprimer sa foi d’une manière proche des Actes des Apôtres, on avait envie de vivre ou de revivre ce que les premières communautés chrétiennes avaient vécu », témoigne Vincent de Crouy Chanel. Le mot « charisme » vient du grec et signifie la grâce. Au sein des communautés charismatique, les fidèles prient particulièrement l’Esprit saint, l’une des trois personnes de la Trinité.
« L’Esprit saint suscite dans nos vies cette audace, cette hardiesse, cette joie aussi de manifester au monde la bonne nouvelle du Christ ressuscité », témoigne Mélina de Courcy, membre de la plus importante des communautés charismatique aujourd’hui en France, la communauté de l’Emmanuel.

 

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