ET SI ON SE TROMPAIT D’UNITE ?

On parle de façon indifférenciée de l’Unité…mais de quelle unité parle-t-on.

L’œcuménisme est la recherche de l’unité des chrétiens. Les dialogues entre les Eglises sont un des moyens de cette unité mais est-ce le seul ? L’unité des chrétiens n’est pas nécessairement l’unité des Eglises. Certes la recherche de consensus de plus en plus fins est non seulement souhaitable et nécessaire[1] mais ne résume pas tout.

Je pense même que la diversité de nos Eglises (à condition que ce soit une diversité réconciliée) est une vraie chance et une vraie richesse que nous avons encore à découvrir. C’est sur ce modèle[2] qu’a été créé la Communion des Eglises Protestantes en Europe (CEPE)[3] au sein du protestantisme.

Il faut bien reconnaître que c’est d’une démarche plus pesante que l’Eglise Catholique avance sur ce chemin. Mais elle avance… tirée par le Pape François qui pose des gestes nécessaires que certains trouvent sans doute (trop) audacieux…et qui sont parfois ambigus[4]

Il serait sans doute bon de se souvenir que la bataille autour de termes controversés de Vatican II (comme le fameux « subsistit in ») qui ont été interprété à postériori par certains théologiens conservateurs (comme le deviendra le Cardinal Ratzinger en tant que préfet de la congrégation pour la doctrine de la foi et en tant que Pape Benoit XVI), sont affirmés dans leur sens le plus restrictif[5], en trahison complète de la volonté des Pères conciliaires[6] et de l’explication beaucoup plus nuancée de Jean-Paul II dans l’encyclique « Ut unum sint »[7]

Si « en l’Eglise Catholique subsiste l’unique Eglise du Christ », c’est clairement indiquer qu’elle n’est pas la seule, même si elle l’est parfaitement. Les Eglises orthodoxes et les Eglises d’Orient sont, elles aussi, des Eglises originelles. Et les différentes Eglises issues de réformes depuis le XVI° siècle enseignent la foi reçue des Apôtres. Et même parfois de façon plus radicale que nos « vieilles » Eglises.

Il reste un pas essentiel à faire pour l’Eglise Catholique : cesser de se croire au fond la « seule » Eglise véritable, et sans renier le magistère d’unité du pape tel qu’il a été vécu dans les premiers siècles chrétiens, admettre qu’elle est une confession de la foi chrétienne éminente certes, mais pas la seule.

On ne peut pas faire l’unité avec des frères que l’on traite comme des inférieurs accablés de soi-disantes « déficiences » mais bien avec des pairs, des égaux.

C’est une même foi qui nous unit : être chrétien c’est -au minimum- se référer à l’auto-révélation de Dieu en et par Jésus-Christ, mort et ressuscité, retourné vers le Père, à sa médiation exclusive pour le salut, et au fait qu’il se communique à nous par sa Parole dans la bible et les sacrements du baptême et du repas du Seigneur (qu’on l’appelle Divine Liturgie, Eucharistie, ou Sainte Cène) au moins.

Evangélisation / baptême et repas du Seigneur sont ce qui nous « fait » fondamentalement chrétien.   

« Nous avons été tous baptisés dans un seul esprit et dans un seul corps. Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et nous avons été abreuvés d’un seul Esprit » (1Cor. 12,13)

Après la résurrection les Ecritures montrent Jésus qui envoie ses disciples en mission pour enseigner et baptiser. Et des avancées importantes de compréhension partagée ont été réalisée à la conférence du Conseil Œcuménique des Eglises en 1982 à Lima par le document BEM (Baptême, Eucharistie, Ministère) de « Foi et Constitution »[8]

Pratiquement toutes les Églises chrétiennes reconnaissent la valeur et la validité du baptême des autres Églises grâce à de nombreuses et fructueuses discussions œcuméniques. La reconnaissance mutuelle est établie notamment entre l’Église catholique, l’Église anglicane et les Églises luthéro-réformées et méthodiste.

Par contre la situation est plus complexe avec les Baptistes qui ne reconnaissent pas le baptême des petits enfants[9]. Cependant dans la pratique des accords locaux existent comme en Suisse [10] et le dialogue progresse[11]

 

Pareillement, pour le Repas du Seigneur. La notion de « présence réelle[12] » mérite mieux que les idées toutes faites et répétées à l’envi.

Quelle compréhension chaque Eglise a de la présence du Seigneur dans la célébration liturgique de la Divine Liturgie, Eucharistie, ou Sainte Cène ?  Les convergences sont plus nombreuses qu’on le croit, même si les vocabulaires sont piégeant. Les concepts demandent à être éclairés et confrontés. La « présence symbolique » des Eglises évangéliques, la présence réelle telle qu’envisagée par les Eglises de la CEPE sont-elles si éloignées en fait de la présence réelle sous un mode non physique ? La transsubstantiation si chère à l’Eglise catholique est-elle la meilleure façon de parler du mode de présence de Jésus-Christ dans l’eucharistie étant donné qu’elle se base sur des principes de physique aristotélicienne que l’on sait aujourd’hui fondamentalement faux et que le physicisme est repoussé par la théologie catholique ?

La recherche de l’Unité des Chrétiens passe par ces deux chantiers. Ils sont nécessaires pour qu’un accueil au Repas du Seigneur puisse se réaliser de manière ordinaire. La réalisation d’une supra-Eglise qui engloberait tout n’est pas nécessaire et serait même -à mon avis- un appauvrissement.

Il n’est pas nécessaire d’avoir un même évêque pour communier à la même table. Il faut reconnaître dans le pain et le vin, mangé et bu, la présence du Seigneur réalisée selon sa parole. (Lc 22,17-20). Les Eglises orthodoxes sont diverses et se reconnaissent entre elles en communion. La Concorde de Leuenberg unit les Eglises protestantes d’Europe qui restent diverses mais en communion de chaire et d’autel au minimum.

Ce qui nous unit est une même foi en Jésus-Christ qui par amour pour nous est mort et ressuscité, est retourné vers le Père, et qui nous libère du péché. Les évêques, successeur dans la foi des apôtres étaient douze et Pierre avait une fonction d’unité[13], jusqu’à ce que l’orgueil confessionnel, la volonté de puissance (et je pourrai citer en plus les six autres péchés capitaux) nous aient séparés.

Les théologies particulières, parfois (souvent !) volontairement antagonistes, ont été un formidable moyen d’exclusion des uns par les autres. Elles peuvent devenir une richesse. Elles le sont déjà. Les dialogues engagés en sont les prémisses.

Tous nous avons à travailler pour le Seigneur. Pas pour nos « chapelles » : « Quand l’un déclare : « Moi, j’appartiens à Paul, » l’autre : « Moi à Apollos, » n’agissez-vous pas de manière tout humaine ? Qu’est-ce donc qu’Apollos ? Qu’est-ce que Paul ? Des serviteurs par qui vous avez été amenés à la foi ; chacun d’eux a agi selon les dons que le Seigneur lui a accordés. Moi, j’ai planté, Apollos a arrosé, mais c’est Dieu qui faisait croître. Ainsi celui qui plante n’est rien, celui qui arrose n’est rien : Dieu seul compte, lui qui fait croître. Celui qui plante et celui qui arrose, c’est tout un, et chacun recevra son salaire à la mesure de son propre travail. Car nous travaillons ensemble à l’œuvre de Dieu, et vous êtes le champ de Dieu, la construction de Dieu » (1Co 3,4-9)

Geo
[1] LIENHARD MARC, Identité confessionnelle et œcuménisme, in Études théologiques et religieuses, 2007/3 (Tome 82), p. 417-437. DOI : 10.3917/etr.0823.0417. En ligne : https://www.cairn.info/revue-etudes-theologiques-et-religieuses-2007-3-page-417.htm#
[2] & 45 de la Concorde de Leuenberg : https://fr.wikisource.org/wiki/Concorde_de_Leuenberg
[4] Comme cette détestable habitude de remettre sur le tapis le terme inaudible d’indulgence, véritable « chiffon rouge » pour nos frères protestants.
[5] Réponses à des questions concernant certains aspects de la doctrine sur l’Église : http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_20070629_responsa-quaestiones_fr.html
[6] LEGRAND HERVE, « Quelques réflexions ecclésiologiques sur l’Histoire du concile Vatican II de G. Alberigo », in Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2006/3 (Tome 90), p. 495-520. & 3.2.  DOI : 10.3917/rspt.903.0495. En ligne : https://www.cairn.info/revue-des-sciences-philosophiques-et-theologiques-2006-3-page-495.htm
[7] PAPE JEAN-PAUL II. Lettre encyclique « Ut unum sint » sur l’engagement œcuménique du 25 mai 1995. Cerf/Flammarion Paris 1995, n° 10 et 11 pp 13 et 14. ISBN 2-204-05258-2
[8] CONSEIL ŒCUMENIQUE DES ÉGLISES – FOI ET CONSTITUTION. Baptême, Eucharistie, Ministère, Paris, le Centurion – Presses de Taizé, 1982. Disponible sur le web : http://documentation-unitedeschretiens.fr/
[9] Avec le document de la Commission Théologique Internationale de l’Eglise Catholique sur « L’espérance du salut pour les enfants qui meurent sans baptême (2007) » la vieille malédiction augustinienne qui damnait les enfants morts hors baptême est tombée. Les limbes sont tombés au niveau de l’option théologique possible (n°40). J’aurais plutôt tendance à dire qu’au vu du texte c’est désormais une option théologique impossible. Et c’est tant mieux. Du fait de la non nécessité absolue du baptême des petits enfants, ce peut être un élément positif vers une compréhension commune du baptême.  Cf : L’espérance du salut pour les enfants qui meurent sans baptême : http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/cti_documents/rc_con_cfaith_doc_20070419_un-baptised-infants_fr.html
[10] HOEGGER MARTIN. (responsable du dialogue œcuménique dans l’Eglise évangélique réformée du Canton de Vaud) Un élargissement de la reconnaissance mutuelle du baptême : https://www.academia.edu/11365877/Un élargissement de_la_reconnaissance_mutuelle_du_baptême
[11] SIEGWALT GERARD. Le défi du baptême. Une mise en perspective œcuménique. Études théologiques et religieuses, 2012/3 (Tome 87), p. 355-370. DOI : 10.3917/etr.0873.0355. Disponible sur le web : https://www.cairn.info/revue-etudes-theologiques-et-religieuses-2012-3-page-355.htm
[12] fr. MALDAME Jean-Michel op. Croire. Quelle présence réelle dans l’eucharistie ? La Croix. Com / Croire. Disponible sur le web : https://croire.la-croix.com/Definitions/Sacrements/Eucharistie/Quelle-presence-reelle-dans-l-eucharistie.
[13] PAPE JEAN-PAUL II. Lettre encyclique « Ut unum sint » sur l’engagement œcuménique. op. cit. n° 88 ss.
     Sur le sujet,on peut consulter DELAIGUE CHRISTOPHE. Quel pape pour les chrétiens ? ed. Groupe Artège, Descléé de Brouver, Paris 2014

2 réflexions sur « ET SI ON SE TROMPAIT D’UNITE ? »

  1. Merci Georges pour cet article clair et les sources données. Nous diffuserons autour de nous.
    Pour notre foyer de catholiques, l’unité de coeur est faite. Pour preuve le chagrin et le sentiment d’injustice que nous avons ressentis lors de l’attaque préfectorale et médiatique de La Porte Ouverte de Mulhouse, frères évangéliques décimés par le virus et accusés de l’avoir introduit presque sciemment dans l’est de la France. Pour nous, ce sont tous les chrétiens qui étaient attaqués.
    Etant allés sur les réseaux, nous avons vu ensuite le beau témoignage de Samuel Peterschmitt, à peine remis du covid, qui appelait avec ferveur à l’humilité devant le Seigneur qu’il avait senti si proche dans son épreuve.
    Avez-vous eu connaissance de soutiens catholiques à l’occasion de cette stygmatisation ? Nous aimerions le savoir.
    Il y a urgence de témoigner ensemble du Christ avant tout.
    Merci pour tout votre travail et votre dévouement.

  2. Merci Georges pour ces réflexions éclairantes, ouvertes et assez fondamentales à mes yeux pour avancer sur un chemin d’unité possible.
    A Flers-Condé/Noireau notre petit groupe oecuménique envisage une ou des rencontres à partir d’un DVD présentée à l’émission  »Kaïros » du Jour du Seigneur:
     »le pain rompu », dialogue entre Elisabeth Parmentier et Anne-Marie Petitjean.
    Fraternellement.
    Claude

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