Histoire de l’Eglise III: 1054 à 1204, de la rupture à l’agression

      De 1054 à la Quatrième croisade (1204)

Les excommunications de 1054 : un évènement, pas une rupture

 Rupture de 1054    En dépit de son caractère spectaculaire, cet épisode ne fut considéré à Constantinople que comme l’une des péripéties qui marquaient de plus en plus souvent les relations entre les hauts dirigeants des deux Églises : les excommunications étaient dirigées vers leurs dignitaires et non contre les Églises elles-mêmes, il n’y avait donc pas de schisme à proprement parler.

     Si crise il y avait à Constantinople, il s’agissait plutôt d’une crise interne dans laquelle le patriarche  avait marqué des points contre l’empereur soupçonné de sympathies pro-occidentales.
     Les excommunications réciproques ne mirent nullement un terme aux négociations.
     Le pape envoya une délégation à Constantinople, mais celle-ci avait tout juste atteint Bari qu’arriva la nouvelle de sa mort. Instruits par les évènements de 1054, les délégués retournèrent prudemment à Rome.
     Son successeur, Nicolas II (pape 1058 – † 1061) mena une politique anti-impériale (entendre contre l’empereur germanique). Il affranchit la papauté en 1059 de la tutelle impériale en remettant l’élection du pape entre les mains du seul collège des cardinaux et interdit la nomination des évêques sans l’approbation du pape.  Réalisant que la domination normande sur le sud de l’Italie était un phénomène irréversible, il se rendit la même année en Italie du sud et reçut les serments de fidélité des princes  normands. Bien que ce geste ait été dirigé contre l’empire germanique, il provoqua un ressentiment considérable à Constantinople.
Sans parler de schisme, on se rendait bien compte que les deux Églises n’étaient plus sur la même longueur d’onde et que la question d’une « réunification » s’imposait.
Toutefois, le terme même de réunification n’avait pas la même signification dans les deux capitales.

Des conflits de pouvoir

Gregoire VII

Gregoire VII

Le nouveau pape, Grégoire VII (pape de 1073 à † 1085), a un règne beaucoup plus long que ceux de ses prédécesseurs immédiats.

Il développait la théorie selon laquelle le pouvoir spirituel du pape s’étendait au domaine politique et que « la papauté était à l’empereur et aux autres monarques européens ce que le soleil était par rapport à la lune ».

Cette doctrine ne pouvait être acceptée à Constantinople, qui tenait depuis longtemps que l’autorité suprême de l’Église en matière doctrinale résidait dans un concile œcuménique où toutes les Églises étaient appelées à participer, et en matière de gouvernance entre les mains de la pentarchie, c’est-à-dire du collège formé par les patriarches de Rome, Constantinople, Alexandrie, Antioche et Jérusalem.

Si le patriarche de Rome avait droit à une primauté d’honneur, il en allait de même, d’une certaine façon, de l’empereur de Constantinople au titre de « vice-roi de Dieu sur terre ».

À partir de ce moment, la réunification des Églises devint un sujet de négociation perpétuel jusqu’à la chute finale de Byzance.

Des ruptures politiques

En 1078, soit vingt-quatre ans après l’incident de 1054, le basileus Michel VII (né vers 1050 – †1090) fut renversé par une révolution de palais qui porta au trône Nicéphore Boteniatès (règne 1078 – †1081), lequel annula la promesse de mariage entre le fils de Michel VII et la fille de Robert Guiscard.

Furieux, celui-ci annonça qu’on avait trouvé à Rome le malheureux Michel VII évadé de Constantinople. Le pape prit fait et cause pour ce prétendant et excommunia solennellement l’empereur Boteniatès : c’était la première fois depuis plusieurs siècles qu’éclatait une rupture formelle des liens entre la papauté et la cour impériale de Constantinople.

Alexis Comnéne IEncore une fois, l’épisode n’eut pas tellement de répercussions, Constantinople s’enfonçant dans une guerre civile dont Alexis Comnène (règne 1081 – †1118) sortit vainqueur.

Mais lorsque le pape excommunia également ce dernier et que celui-ci, après avoir fait fermer les églises latines de Constantinople, chercha un rapprochement avec l’empereur Henri IV qui luttait contre Grégoire VII et ses alliés normands, un changement subtil d’alliances se produisit : jusqu’alors, lorsque les choses allaient mal entre le basileus et le patriarche, le premier pouvait toujours s’appuyer sur Rome pour forcer le patriarche à adopter son point de vue.

À partir de ces deux excommunications, basileus et patriarche commencèrent à faire front commun contre Rome.

Des accords ambigus

Urbin II

Urbin II

Les choses changèrent avec la mort de Grégoire VII et l’élection d’Urbain II (pape 1088 – †1099).

Le pape et l’empereur ayant pour des raisons politiques besoin l’un de l’autre, s’ensuivit une décennie de paix et d’amitié entre les deux Églises.

Hélas, la bonne volonté manifestée par le pape fut aussi la cause d’un terrible malentendu

Pour Urbain II, l’union entre les Églises d’Orient et d’Occident signifiait aussi une union contre l’islam. Or, l’idée même de croisade était étrangère à la pensée byzantine. Alors Urbain_II_prêchant_la_croisadeque le pape appelait à un grand rassemblement des peuples chrétiens pour reconquérir Jérusalem et la Palestine, Alexis désirait surtout l’aide d’un nombre restreint de chevaliers bien aguerris pour combattre non l’Islam en général, mais les Turcs qui grugeaient son empire. De plus, l’idée même d’une guerre sainte était inacceptable pour les Byzantins qui ne pouvaient concevoir de guerre « juste » même si elle pouvait s’avérer nécessaire et qui s’étonnèrent toujours de voir les aumôniers accompagner les soldats et, plus encore, des évêques diriger des troupes.

 Croisades et instauration de l’Église latine d’Orient

croisadeLorsque les croisades débutèrent, les deux Églises maintenaient des relations froides mais polies. Chacune d’elle conservait son indépendance dans sa propre sphère géographique sans qu’il soit question de schisme entre elles. Les enjeux étaient effectivement considérables : Constantinople ne perdait pas tout espoir de reprendre pied en Italie du sud grâce à l’hostilité entre la papauté et l’empereur germanique alors que le pape espérait toujours pouvoir replacer l’Église d’Orient dans son giron. Ainsi, Alexis proposa en 1112 de venir à Rome recevoir la couronne impériale et envoya au pape un projet de réunion des Églises – admettant ainsi qu’il existait tout de même une certaine séparation.

Mais, comme il arrivera maintes fois jusqu’au concile de Lyon et au concile de Florence, l’idée achoppa dès que l’on passa du plan diplomatique au plan théologique.

Au début, grâce surtout à la diplomatie du représentant papal, Adhémar du Puy, tout alla bien.  Malheureusement, Adhémar du Puy devait s’éteindre en 1098 ; ses successeurs firent preuve d’une bien moins grande largesse d’esprit.

Exactions latines

Lorsque les croisés prirent Jérusalem, le patriarche Siméon était décédé et ses évêques en exil. Ils choisirent donc l’un des leurs comme patriarche.

Arnold de Choques fut ainsi le premier patriarche latin de Jérusalem.

Sa nomination se révéla une grave erreur, puisqu’il ira jusqu’à torturer les moines orthodoxes pour leur faire confesser où ils avaient caché la vraie Croix lors du départ de Siméon pour Chypre. Son successeur, Daimbert de Pise, fit pis encore : il tenta de réserver l’église du Saint-Sépulcre à l’usage exclusif des Latins et chassa les orthodoxes de leurs établissements à Jérusalem et dans ses environs.

Baudoin I

Baudoin I

Toutefois, le roi Baudoin Ier (1171, empereur latin 1194 – † 1205 ou 1206) se hâta de rétablir les Grecs dans leurs droits. Après lui, la couronne se fit le défenseur des intérêts du peuple contre le clergé latin.

Toutefois, si les relations demeurèrent tendues entre les deux communautés, il est évident qu’à la fin du XIe siècle, tant à Rome qu’à Constantinople, les autorités des deux Églises ne considéraient pas qu’il y ait schisme entre elles.

 La bêtise d’Antioche

CroisadesCe fut à Antioche que les choses se gâtèrent. La capture d’Antioche par Bohémond de Tarente, le fils de Robert Guiscard, mettait le patriarche Jean dans une situation impossible. Bohémond savait que l’empereur tenterait de reprendre la ville et que le patriarche et le peuple prendraient son parti ; Bohémond traita le malheureux patriarche sans ménagement. Lorsque des évêques latins furent nommés aux sièges de Tarse, Artah, Mamistra et Édesse, ils se rendirent à Jérusalem pour être consacrés par le patriarche latin Daimbert,  ignorant l’existence et les droits du patriarche grec d’Antioche. Jean quitta donc Antioche pour se réfugier à Constantinople avec le haut clergé où il démissionna ; l’empereur et le haut clergé lui choisirent un successeur grec. À partir de 1100, il y eut donc deux patriarches pour la Palestine, un patriarche latin occupant effectivement le siège et un patriarche grec en exil, chacun se réclamant de la succession apostolique.

C’est à partir de ce moment que le schisme prit vraiment corps.

Si l’existence de deux patriarches pour le territoire d’Antioche fut la première manifestation d’un schisme, l’appui donné par le pape Pascal II à Bohémond fut la deuxième.

Trahisons

Les relations entre Rome et Constantinople se dégradèrent lorsque Baudoin Ier écrivit au pape Pascal II (règne 1099 – † 1118) en 1102 pour se plaindre du manque de collaboration de l’empereur Alexis. Furieux, le pape prit position pour les Latins. Et lorsque Bohémond de Tarente se rendit à Rome, il n’eut aucune difficulté à convaincre celui-ci de la trahison des croisés par le basileus et de la nécessité de prêcher une croisade, non plus contre les Turcs mais contre Constantinople.

Prêcher une croisade contre l’empire et par conséquent contre l’ensemble des orthodoxes équivalait à considérer ceux-ci comme schismatiques au même titre que les infidèles.

Le schisme entre les patriarcats d’Orient et celui d’Occident se concrétisa ainsi avec la création par les croisés de patriarcats latins dans leurs propres colonies, existant parallèlement aux patriarcats grecs, chaque communauté ne se référant qu’à son propre patriarche

La deuxième croisade(1147-1149)

     Elle devait élargir l’animosité existant entre les autorités politiques et religieuses aux peuples occidentaux et orientaux de la chrétienté.

     Après avoir arraché Jérusalem aux mains des musulmans en 1099, les croisés avaient fondé quatre États latins (Royaume de Jérusalem, Principauté d’Antioche, Comté d’Édesse et Comté de Tripoli) qui se trouvèrent rapidement isolés en Orient. Prêchée par Bernard de Clairvaux, cette croisade était conduite par le roi de France et l’empereur germanique et réunissait des princes de toute l’Europe occidentale.

     Effrayé par la dimension de cette armée qui devait traverser son empire et redoutant une attaque de Roger II de Sicile (1095 – †1154), l’empereur Manuel conclut une alliance avec le sultan seldjoukide Mas`ûd.
Il fut aussitôt considéré comme traitre à la cause chrétienne par les croisés.

     Durant leur passage dans les Balkans, les armées germaniques se livrèrent au pillage, si bien que lorsqu’elles arrivèrent, les armées françaises trouvèrent vides les points d’approvisionnement préparés par l’empereur à l’intention des croisés. Les deux armées pillèrent les environs de Constantinople, provoquant la colère de leurs habitants.

     Arrivés les premiers à Constantinople, les Allemands ignorèrent les avis du basileus et se dirigèrent vers Édesse à travers l’Anatolie où ils furent mis en déroute par les Turcs près de Dorylée. Instruit par l’expérience germanique, le roi de France décida d’éviter l’Anatolie en choisissant un itinéraire plus long, appareillant pour la Syrie à bord de bateaux siciliens.

Des Byzantins byzantins et des Francs pas francs

     Byzance étant en guerre avec la Sicile, des navires byzantins capturèrent les navires transportant les Francs, y compris les bagages du roi de France qui ne les put recouvrer que quelques mois plus tard.

     Si la deuxième croisade n’eut pratiquement aucun résultat en Terre sainte, elle contribua ainsi à accroître considérablement la rancœur des croisés contre les Byzantins qu’ils accusèrent de complicité avec l’ennemi turc et de mauvaise foi à l’endroit des princes d’Antioche.

     Les Byzantins pour leur part considérèrent les Francs et Germains comme barbares, indisciplinés et peu sûrs, jugement qui s’étendait à l’Église dont ils faisaient partie.

     Il est à noter toutefois que les relations de Constantinople avec les princes latins d’Outremer (sauf pour Antioche), qui comprenaient mieux la géopolitique de la région, demeurèrent excellentes, et que même l’échec de l’expédition en Égypte conduite avec le royaume de Jérusalem en 1169 ne nuisit guère à leurs relations.

     Les choses empirèrent encore avec la mort de Manuel en 1180. En dépit des heurts mentionnés plus haut, l’attitude amicale du basileus pour tout ce qui venait d’Occident, notamment les privilèges octroyés aux marchands génois, vénitiens et pisans, avait provoqué la colère de la population. Elle se traduisit par une tentative de renverser l’impératrice-régente, un atroce massacre de Francs et d’Italiens à Constantinople en 1182, ainsi que le sac de toutes les églises latines et le meurtre du légat papal.

     Quelque cinquante bateaux latins qui se trouvaient au port de Constantinople réussirent à appareiller avec réfugiés, soldats et marchands. Trois ans plus tard, ils prirent leur revanche en mettant à sac Thessalonique.

     Les relations entre Rome et Constantinople furent rompues et ne reprirent que lorsque le nouvel empereur, Andronic (1183 – †1185), fut remplacé par Isaac II Ange (1185 – 1195 et 1203 – 1204). Mais l’alliance conclue par celui-ci avec Saladin continua à lui valoir la haine des Occidentaux, surtout après que Saladin eut reconquis Jérusalem et ait réinstallé un patriarche grec dans la sainte cité en 1187.
     La conquête de Chypre par Richard Cœur de Lion et la subordination du clergé grec au clergé latin dans l’ile aggrava encore cette rancœur.

     Si l’Église constantinopolitaine considéraient que l’Église de Rome s’était séparée des quatre autres Églises de la Pentarchie, il semble bien qu’à la fin du siècle les Latins considéraient pour leur part que l’Église de Constantinople, par son refus d’accepter la suprématie de Rome, était en état de schisme, même si ni l’une ni l’autre partie ne pouvait dire depuis quand précisément ce fossé s’était creusé.

La quatrième croisade

  • La quatrième croisade

    La quatrième croisade

  •      La quatrième croisade devait mettre fin à cette incertitude.
    Innocent III

    Innocent III

    Le pape Innocent III (pape 1198 – † 1216) souhaitait la mise sur pied d’une croisade dès le début de son pontificat. Pour lui, Byzance ne devait pas être prise par les armes, mais, après s’être soumise à Rome par l’union des Églises, devait se joindre aux autres forces chrétiennes pour reprendre la Terre sainte.

     Toutefois, le contrôle de la croisade lui échappa dès que les croisés choisirent comme chef le marquis Boniface de Montferrat (né vers 1150, roi de Thessalonique 1205 – † 1207), ami de l’empereur germanique Philippe de Souabe qui refusait de reconnaître la suprématie pontificale.

« Pour cela on s’adressa à la première puissance maritime, les Vénitiens : ils  se montrèrent  affreux. Le doge Henri Dandolo, vert octogénaire, avait  beau afficher sur son bonnet une  croix plus voyante que celle de n’importe qui, il fut vite évident qu’il faisait de la Croisade une affaire : 85.000 marcs d’or, la moitié de toutes les terres à conquérir, lui Venise flotteparurent tout juste payer le prêt de ses bateaux.
Et quand, après quelques semaines, 136.000 marcs demeurèrent impayés, il s’arrangea  pour que, parqués dans l’île Saint-Nicolas du Lido, les Croisés eussent assez faim pour    comprendre…
Cette maudite dette, les Vénitiens accepteraient d’en tenir quittes leurs amis. A quelle  condition? Bien simple : aller prendre pour eux la ville dalmate de Zara, leur concurrente de  l’Adriatique.

Ainsi fut fait. « Au lieu de gagner la Terre Promise, rugit Innocent III, vous avez eu  soif  du  sang  de  vos  frères!  Satan, le séducteur universel, vous a  séduits. » Et il signifia aux chefs croisés qu’ils étaient excommuniés!

     A ce moment arriva, rejoignant la Croisade, le jeune Alexis, fils du Basileus détrôné Isaac l’Ange, à qui Alexis III avait fait crever les yeux. Par hasard? Le jeune homme agissait-il de sa propre initiative en venant supplier les Croisés de rendre le trône à son père, et en promettant de l’argent (200.000 marcs), des vivres, des soldats, le remboursement de toutes les dettes des Croisés, sans parler de la fin du Schisme?

Comme il était le beau-frère de Philippe de Souabe, adversaire du Pape et excommunié, on se demanda si le coup n’avait pas été prémédité entre eux et Boniface de Montferrat, gibelin  notoire,  pour empêcher qu’une victoire de la Croisade en Palestine ne mît le comble à la gloire d’innocent III. Au surplus, entraîner les troupes contre les Byzantins n’était pas difficile : ces traîtres, ces voleurs, ces criminels, qui, en 1182, s’étaient livrés à un affreux  massacre des Latins, ne méritaient-ils point un châtiment?

     Les Vénitiens, eux,  pensaient au marché  oriental à conquérir… Rares furent donc les Croisés qui s’opposèrent à ce détournement de l’entreprise : parmi les grands, Simon de Montfort fut à peu près le seul à s’indigner.

     Innocent III n’avait pas été tenu au courant, mais il pressentait le mauvais coup. En acceptant de lever l’excommunication, il avait écrit aux Croisés : « Plaise à Dieu que votre repentir soit sincère et qu’il vous empêche de commettre les mêmes fautes I Car celui qui refait, justement, ce dont il se repent, n’est  pas  un  pénitent, mais un trompeur ; c’est un chien qui retourne à son vomissement! » Quand cet avertissement arriva à Zara, l’expédition cinglait déjà vers Byzance. »[1]

     Les croisés durent se plièrent donc aux désirs des Vénitiens et aidèrent ceux-ci à reprendre la ville de Zara (aujourd’hui Zadar), possession du roi de Hongrie, fervent catholique.

Le pape comprit immédiatement son erreur initiale et excommunia les croisés.

Constantinople_les_murailles   Ce que fut l’arrivée des Croisés devant Constantinople, Villehardouin l’a dit en une page  célèbre :

« Alors,  ils  virent tout à plein Constantinople, ceux des nefs et galères et des huissiers; et vous pouvez savoir combien ils la regardèrent, eux qui ne l’avaient jamais vue, car ils ne pouvaient penser qu’il y eût de par le monde une si riche ville, quand ils virent ces hauts murs et ces riches tours qui l’ enclosaient, et ces riches palais et ces hautes églises, dont il y avait tant que c’était incroyable, et la largeur et la longueur de cette ville qui sur toutes était souveraine. »  Et  Je  chroniqueur honnête d’ajouter « qu’il n’y eut homme si hardi à qui la chair ne frémît ».

     En fait, la résistance ne dura guère. Le 17 juillet 1203 l’assaut réussit, Alexis s’enfuit, cédant la place à Isaac et à son fils Alexis IV.
Mais les relations entre occupants et occupés furent ce qu’on pouvait prévoir : arrogantes et vexatoires d’un côté, haineuses de l’autre. Les sujets d’Isaac II et Alexis IV pensaient, non sans raison, que leurs maîtres  les exploitaient au bénéfice des Latins. D’où l’explosion de colère qui, au début de 1204, proclama Empereur sous le nom d’Alexis V l’agitateur Doukas dit Murzuphle, et liquida les deux basileis.

Furieux, les Croisés décidèrent de frapper.

13 avril 1204 : Prise et sac de Constantinople

Et ce fut, le 13 avril 1204, le second siège de Constantinople, le second assaut.

Arrivée des croisés à Constantinople   Trois jours suffirent, mais ce fut atroce. Il faut lire le récit de Nicétas Acominate, pour sentir quelle boue fut jetée sur la Croisade. « Ils  brisèrent les Saintes Images adorées des fidèles. Ils jetèrent les reliques des Martyrs en des lieux infâmes que j’ai honte de nommer. Dans la grande église (Sainte-Sophie), ils brisèrent l’autel fait de  matières précieuses et s’en  partagèrent les fragments. Ils y firent entrer leurs chevaux, volèrent vases sacrés, or et argent ciselés arrachés  de la  chaire,  du pu pitre et des portes. Une fille  publique  s’assit  dans la chaire patriarcale et y entonna une chanson obscène… »
Et le Grec n’exagère pas, car Innocent III, quand il apprit ce sac odieux, laissant éclater son indignation, écrivit de même : « Ces défenseurs du Christ, qui ne devaient tourner leurs glaives que contre les  Infidèles, se sont baignés dans le sang chrétien. Ils n’ont épargné ni la religion, ni l’âge, ni le sexe. Ils ont commis à ciel ouvert adultères, fornications, incestes… On les a vus arracher des autels les revêtements   d’argent, violer les sanctuaires, emporter icônes, croix et reliques »[2]

Prise de pouvoir par les latins

Une fois Constantinople prise et le jeune Alexis installé sur le trône avec son père, il fut bien incapable de tenir ses promesses, les coffres étant vides.

Croisés et Vénitiens se partagèrent alors l’empire.

Empire latin d'orient
  • le royaume de Thessalonique, conquis par Boniface de Montferrat et qui s’étend sur la Macédoine et laThessalie.
  • le duché d’Athènes, dont la capitale est fixée à Thèbes, octroyé à Othon de la Roche, et qui devient la terre d’accueil pour les Latins, qui supplantent les aristocrates grecs.
  • le duché de Naxos, que se constitue le Vénitien Marco Sanudo, neveu du doge Enrico Dandolo, regroupant toutes les îles de l’archipel des Cyclades ;
  • la principauté d’Achaïe ou de Morée, gouvernée par Geoffroi Ier de Villehardouin et partagée en douze baronnies, y compris les terres données aux Hospitaliers, aux Templiers et à l’archevêque de Patras.

Il fut entendu entre eux que si le trône impérial revenait à un croisé, le patriarcat irait aux Vénitiens et vice-versa. Le doge Dandolo réussit à faire nommer le Vénitien Thomas Morosini premier patriarche latin de Constantinople, en lieu et place du patriarche Jean X Camaterus qui alla trouver refuge à Didymotique.

     Innocent III n’avait été consulté ni par les chanoines de Sainte-Sophie nommés par les Vénitiens pour élire le patriarche, ni même consulté sur le choix de Morosini.
Réalisant que le but des croisés n’était pas d’aller en Terre sainte, sincèrement choqué par les massacres de chrétiens -schismatiques mais chrétiens tout de même- il commença par déclarer la nomination de Morosini nulle et non avenue avant de nommer lui-même Morosini patriarche et d’exiger que Rome nomme ses successeurs.

Plusieurs problèmes se posaient au niveau ecclésiastique.

  • La création des États latins et l’arrivée massive de gens venus d’Europe exigeaient la création d’une Église latine avec sa hiérarchie et ses clercs pour s’occuper de ces gens qui ne parlaient pas le grec.
  • Par ailleurs, il existait déjà une hiérarchie grecque s’occupant de la population locale. L’Église grecque ne pouvait ni être simplement abolie, ni latinisée.

     Innocent III ordonna que la hiérarchie grecque puisse exister comme par le passé pourvu qu’elle reconnaisse la suprématie de Rome et inscrive le nom du pape et du patriarche latin de Constantinople dans ses diptyques. C’était trop demander à la plupart des évêques grecs qui prirent le chemin de l’exil et allèrent se réfugier dans les États successeurs d’Épire, de Trébizonde ou de Nicée.

Plus personne ne pouvait douter qu’il existait bien un schisme entre les Églises chrétiennes d’Orient et d’Occident.

Dès lors, une vision péjorative de l’« autre chrétienté », qualifiée de « schismatique », se diffuse dans chacune des églises, d’Orient et d’Occident.

En Orient, les « Latins », aussi appelés « Francs », sont décrits par de nombreux auteurs grecs comme hérétiques, barbares, malodorants, brutaux, rapaces, arrogants : ils inspireront toute une historiographie empreinte d’anti-occidentalisme, qui influencera en partie le panslavisme  et encore plus le slavophilisme. [3]

 Répercutions et résolution

Bartolomew_IEn 2004 le Patriarche œcuménique de Constantinople  Bartholoméos I déclarait à propos du sac de Constantinople:

« En 1204, Constantinople a été saccagée de façon inhumaine et barbare, comme si c’était une ville d’infidèles et non de chrétiens partageant la foi des assaillants. La hiérarchie ecclésiastique latine a été installée dans cette ville comme dans beaucoup d’autres, comme si la hiérarchie orthodoxe n’était pas chrétienne. Il a été proclamé qu’au dehors de l’Église pontificale il n’y a pas de salut, ce qui signifiait que l’Église orthodoxe ne sauve pas les âmes. C’est alors qu’un effort imposant de latinisation – de matrice franque – de l’Église orthodoxe d’Orient a été entrepris. Latinisation qui été réalisée ensuite de façon systématique.

Ce comportement d’une extrême dureté a creusé l’abîme psychologique qui sépare l’Orient et l’Occident. Et c’est ainsi que l’on est arrivé à la situation actuelle dans laquelle de nombreuses Églises orthodoxes, unanimement ou en majorité, contestent la sincérité des intentions unionistes de l’Église catholique romaine à l’égard de l’Église orthodoxe et regardent avec méfiance l’espoir d’arriver à l’union à travers le dialogue. Ils ne voient dans cette tentative qu’un moyen pour l’Église catholique d’absorber les orthodoxes et de les soumettre au Pape. Nous, personnellement, nous considérons que le dialogue est toujours utile et nous espérons qu’il portera ses fruits, même s’ils mûrissent lentement. Au-delà des tentatives humaines de la bonne volonté, nous comptons sur l’illumination de l’Esprit Saint, sur la grâce divine qui guérit les maladies et supplée ce qui manque. »[4]

bartholomee_JP II     Alors que Bartholomée Ier, patriarche de Constantinople, visitait le Vatican, Jean-Paul II a demandé : « Comment pouvons-nous, partager après huit siècles, la douleur et le dégoût ». Cela fut considéré comme une demande de pardon à l’Église orthodoxe grecque du fait du terrible massacre perpétré lors de la quatrième croisade.

     En avril de la même année, dans un discours sur le 800e anniversaire de la capture de la ville, le patriarche œcuménique Bartholomée Ier a formellement accepté les excuses du Pape Jean-Paul II. « L’esprit de réconciliation est plus fort que la haine », a-t-il dit au cours d’une liturgie en présence de l’archevêque catholique romain de Lyon Philippe Barbarin. « Nous recevons avec gratitude et respect votre geste cordial pour les événements tragiques de la quatrième croisade. « Nous recevons avec gratitude et respectons votre geste chaleureux pour les événements tragiques de la quatrième croisade. Il est un fait que le crime a été commis ici, dans la ville il y a 800 ans ». Bartholomée Ier expliqua que son acceptation était issue de l’esprit de Pâques : « L’esprit de la réconciliation de la résurrection … nous incite à la réconciliation de nos Églises. »[5]

Les anathèmes réciproques de 1054 ont été levés le 7 décembre 1965 par le Pape Paul VI et par le patriarche œcuménique Athénagoras Ier
[1] Daniel-Rops : l’Eglise de la cathédrale et de la croisade ; Fayard Paris 1952 revue et édité en 1963 pp533-540
[2] Daniel-Rops : l’Eglise de la cathédrale et de la croisade ; Fayard Paris 1952 revue et édité en 1963 pp 575-578
[3] G. Demacopoulos : Croisades, mémoire, et pardon dans la construction de l’identité chrétienne. Istina 2015-4
S’interrogeant sur les raisons pour lesquelles les événements de la quatrième croisade demeurent une cause de l’animosité des orthodoxes vis à vis des catholiques, l’auteur estime qu’il convient d’y reconnaître un conflit culturel plutôt qu’un déplacement dogmatique.
À partir de l’analyse de deux opinions canoniques de Dèmètrios Chomatenos dans les années 1220, il montre que ces anciennes interprétations canoniques, interdisant explicitement l’unité sacramentelle avec les Latins, étaient commandées par le contexte de la colonisation occidentale qui a suscité une réaction identitaire : les croisades ont produit une rupture dans le discours des chrétiens orientaux les conduisant à introduire une nouvelle considération éthique qui donne la priorité à la préservation de la solidarité
[4] Interview de Bartholomeos Ier, patriarche œcuménique de Constantinople :

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