Eglise et unité IV: Les tentatives de réunion : du concile de Lyon II (1274) au concile de Florence (1438)

Fin de l’empire latin de Constantinople (1204-1261)   

L’empire latin de Constantinople n’est du début à la fin qu’une longue décadence.
Après la prise de Constantinople par les Francs (1203 et 1204) et la création des états latins d’Orient le chaos s’installa et ce pseudo empire latin de Constantinople eut à sa tête un empereur, Beaudoin de Flandre, sans prise sur ses présumés vassaux[1] et un patriarche, le vénitien Morosini, sans autorité sur ses ouailles qui le rejetaient.
Entre 1204 et 1231, en moins de trente ans, six empereurs vont se succéder. Le dernier, Beaudoin II, un enfant de onze ans,  associé à Jean de Brienne est vaincu en 1261 par Michel VIII Paléologue qui reprend Constantinople, met fin à l’empire latin, et restaure l’empire byzantin[2].

 

Une première tentative de ré-union : Le concile de Lyon II (1274)

 

Gregoire XLe nouveau pape, Grégoire X, est élu le 1er septembre 1271. Dès son élection et alors qu’il est encore à Saint-Jean-d’Acre, il envoie une lettre de soutien à Michel VIII et demande à Charles d’Anjou de stopper ses projets belliqueux contre l’Empire.
Pour parer à cette menace, Michel Paléologue s’allie avec le roi de Castille Alphonse X le Sage, qui est un farouche ennemi de Charles d’Anjou, mais c’est le pape qui est d’un grand secours pour l’Empire : ce dernier, alors qu’il était encore à Saint-Jean-d’Acre, annonce à Michel qu’il est tout à fait d’accord pour un projet d’Union entre les deux Églises à trois conditions :
  1. L’acceptation par l’ensemble du clergé grec de la primauté du pape,
  2. L’appel ultime dans les affaires religieuses à Rome
  3. L’hommage au pape dans les prières publiques.
Michel VIII Paleologue Gold HyperpyronDès lors, Michel VIII se lance dans une vaste campagne pour persuader les hautes instances de l’Église byzantine d’accepter les propositions du pape. Mais l’empereur rencontre une forte résistance. Pour éviter tout échec dans sa tentative d’unir les deux Églises il confirme à Grégoire X que l’ensemble du clergé est d’accord avec ces propositions.
Une ambassade est envoyée au concile de Lyon.

 

Le concile de Lyon

Lyon IIAprès avoir été informé par les trois ambassadeurs byzantins de l’acceptation par l’ensemble du clergé grec de la condition pontificale et la lecture de la profession de foi de Michel VIII comportant le « filioque » tant décrié par les grecs[3], l’Union est officiellement déclarée lors de la quatrième section du concile, le 6 juillet 1274.

 

Une union fragile

Confirmation greque de Lyon IIPour Grégoire X c’est une grande victoire qui fait grandir son prestige. Mais, pour l’empire byzantin, la situation est en tout point différente : les hauts dignitaires byzantins sont farouchement contre l’Union.
Cela n’empêche pas Michel VIII de proclamer l’union des deux Églises le 16 janvier 1276 à la chapelle du palais.

 

L’Union, un but impossible ?

La mort de Grégoire X porte un coup dur à la subsistance de l’Union et la succession du pape est complexe — trois papes en deux ans de janvier 1276 à mai 1278, tous élus sous l’influence de Charles d’Anjou et donc plus ou moins hostiles à l’empire byzantin.
Nicolas III, élu en mai 1278, demande à Michel VIII la soumission de tout le clergé grec sans exception et surtout l’intégration du « filioque » dans le credo orthodoxe.
Le pape envoie donc un légat à Constantinople.
Le basileus arrive quand même à persuader le pape qu’il fait son possible pour que l’Union soit acceptée par tous et demande au pape d’agir pour que Charles d’Anjou stoppe ses projets d’invasion de l’empire byzantin, car, selon lui, cela nuit au bon déroulement de l’Union.
Mais, encore une fois, le pape meurt le 22 août 1280.
Son successeur Martin IV est complètement acquis à la cause de Charles d’Anjou. Cette élection marque la fin de l’Union (Rejetée par Byzance à Paques 1283).

 

Conséquences

Michel Paléologue a tenté d’unir les deux Églises pour, selon lui, empêcher la formation d’une croisade contre l’Empire et dans une plus large mesure en provoquer une contre les Turcs. Mais le ressentiment entre Grecs et Latins est bien trop fort pour faire accepter à l’ensemble de la population de l’Empire le bien-fondé de l’Union. Il est impossible de faire changer d’avis une population par la force et cela les Paléologues le comprennent assez vite.
De plus Michel VIII doit s’opposer à des papes qui, excepté Grégoire X, demandent de trop fortes concessions pour l’Empire.
Jamais donc l’Union lors de la dynastie des Paléologue en général et du règne de Michel VIII en particulier n’aura pu s’établir de manière durable.

 

Causes d’un échec

La base même de l’union, recherchée plus sous la contrainte de nécessités politiques que réellement spirituelle vouait à l’échec une entreprise trop humaine ou les parties n’étaient pas égales et où l’Eglise Romaine a abusée de sa position de force et où le Basileus a été constamment dans le déni de l’opposition de son Eglise à son projet.
Le jugement portée sur la démarche latine par le Père Congar est éclairante : « Manquant de connaissance de l’histoire, peu curieux et peu informé de la pensée des autres, ayant une confiance absolue dans leur formulation théologique et dans le raisonnement qui la fondait, les latins ont manqué d’ouverture à une tradition différente qui de son côté se fixait polémiquement »
Du coté byzantin c’est la structure même de l’Eglise latine qui pose problème qui dans les discutions qui se poursuivront jusqu’au concile de Florence en 1438 et qui peuvent être exprimés en sept point :
  1. Les apôtres ont reçu le même pouvoir et ils sont égaux.
  2. Les apôtres ont tous été envoyés au monde entier, ils ne peuvent donc être liés à un lieu où siège déterminé sauf peut-être le pape pour Rome, siège de Pierre. Mais le pape appartient à l’ordre épiscopal. Il est un évêque comme un autre et ne peut prétendre être l’évêque du monde entier.
  3. L’autorité est exercée au niveau de l’Eglise totale par les cinq patriarches agissant d’accord et collégialement.
  4. Dans ces conditions l’Eglise de Rome ne peut prétendre à la qualité de « tête de l’Eglise » comme si elle possédait une qualité différente des autres Eglises.
  5. En vertu de leur ecclésiologie de communion liée à leur anthropologie de communion, les Byzantins refusent d’admettre un diktat venant de Rome « mater et magistrat » qui leur imposerait quelque chose qu’ils n’aient pas d’abord discuté librement et accepté.
  6. Les Byzantins refusent la valeur « en elle-même » de décisions papales qui ne seraient pas liées aux canons, et contre toute idée de possibilité, pour le pape, de pouvoir choisir, avoir la liberté de faire ce qui lui plaît » sans référence à la pentarchie.»[4]

 

Le concile de Florence (1438)

 

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L’Église d’Orient, qui cherche du soutien pour faire face à la menace turque, donne son accord pour participer à un concile œcuménique sous réserve qu’il se situe sur les bords de la mer Adriatique, afin qu’en cas d’attaque turque, les orientaux puissent retourner rapidement dans leur pays. Nicolas de Cues est envoyé en mission à Constantinople pour persuader les Grecs d’assister au Concile.
Le 27 novembre 1437, la délégation grecque envoyée au Concile de Ferrare est conduiteJean_VIII_Paléologue par l’empereur Jean VIII Paléologue.
Bessarion est désigné avec le métropolite d’Éphèse Marc Eugénikos pour défendre la position de l’Église grecque. Si, au départ, il persiste à condamner l’addition du Filioque au Symbole de Nicée par l’Église latine, sa position évolue devant les arguments du dominicain Jean de Montenero, et il plaide pour la réconciliation des Églises devant la délégation grecque en avril 1439.

 

Le 5 juillet 1439, la formule d’entente, la bulle « Laetentur coeli », est signée par les signatures concile florencereprésentants latins et byzantins. Le texte grec comporte trente-trois signataires dont l’empereur Jean VIII Paléologue, le futur patriarche de Constantinople Georges Scholarios, Basilius Bessarion, Isidore de Kiev. Néanmoins, des pressions ont été exercées sur la délégation grecque et l’Évêque Antoine d’Héraclée déclarera après le Concile « avoir mal agi en signant l’union », mais y avoir été forcé.
Le 6 juillet 1439, Bessarion, métropolite de Nicée, lit la version grecque du décret d’Union des Églises à Santa Maria del Fiore. La version latine est lue par le cardinal Giuliano Cesarini. Néanmoins, les ecclésiastiques grecs, situés d’une part de l’autel lors de la messe solennelle célébrée devant tout le Concile, refuseront de communier pour la plupart.

 

Les suites du concile

  • Isidore_of_KievLe métropolite de Kiev, Isidore, a adhéré à l’union des Églises au nom de l’Église russe. De retour à Moscou en 1441, il échoue à imposer l’Union. Le prince Vassili II le fait enfermer dans un couvent et libère l’Église russe de la tutelle des Byzantins.
  • De leur côté, Jean VIII Paléologue et Bessarion, devant l’opposition populaire mobilisée par Marc d’Éphèse, échouent à imposer l’union à Constantinople. La masse du peuple byzantin est contre l’Union des Églises et sa proclamation à Constantinople doit être remise jusqu’au 12 décembre 1452.
  • Les émissaires de Grégoire IX Mousabegian Catholicos de l’Église apostolique arménienne qui siège à Sis en Cilicie acceptent également la réunion avec l’Église romaine par le décret «Exsultate Deo » du 22 novembre 1439.
  • Le 4 février 1442 est signé le décret « Cantate Domino » de réunion entre Rome et l’Église Jacobite d’Alexandrie et de Jérusalem.
  • Le Concile est transféré de Florence à Rome. Il s’y tient deux sessions pendant lesquelles sont publiées des décrets concernant la réunion des Jacobites de Syrie (Décret « Multa et admirabilia » du 30 septembre 1444), des Chaldéens et des Maronites (Décret « Benedictus » du 7 août 1445).

 

Quelques réflexions sur ces échecs[5]

 

 « Dès le retour de la délégation grecque à Constantinople, le « grand écart » entre le petit groupe d’évêques qui ont participé au concile et la masse des orthodoxes devient manifeste. L’union apparaît comme un marchandage qui brade les vérités de foi pour des raisons politiques. Peu à peu, la résistance s’organise. Le mot fameux devenu proverbe (« Mieux vaut voir au milieu de Constantinople le turban turc que la tiare latine ») est le résultat d’une erreur de traduction et d’interprétation : en réalité, le mot employé par l’historien Doukas qui met cette phrase dans la bouche de Loukas Notaras (καλύπτρα) désigne non la tiare latine mais le chapeau italien : le pape n’est donc pas expressément désigné. Il n’empêche que ce proverbe, dans son contresens même, exprime une réalité : les chrétiens en terre d’islam peuvent rester fidèles à leur foi ; la soumission au pape entraine la trahison de la foi (Filioque) et la perte de l’identité grecque et orthodoxe.
 
Le concile de Florence reste dans les mémoires comme une belle occasion manquée, mais il ne fut pas inutile puisqu’une vraie rencontre a eu lieu »[6]

Markos d'Ephese

[1] Daniel-Rops, l’Eglise de la cathédrale et de la croisade, Fayard Paris 1963, pp 578-579
[3] Denzinger/Hünermann : Symboles et définitions de la foi catholique, le Cerf Paris 2010, n° 853
[4] Père Y. Congar op, L’Eglise, Le Cerf Paris 1970 (réédition  1997) pp 263 ss
[5] Marie-Hélène Congourdeau. Pourquoi les Grecs ont rejeté l’Union de Florence (1438-1439) in : B. Béthouart, M. Fourcade, C. Sorrel. Identités religieuses. Dialogues et confrontations, construction et déconstruction, Université du Littoral Côte d’Opale, pp.35-46, 2008, Les Cahiers du Littoral, 2, n9. <halshs-00672233>
[6] J’emprunte cette conclusion à un article passionnant de M-H-Congourdeau historienne spécialiste de Byzance (voir ci-dessus). Pour une information détaillée sur ce concile de Florence : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00672233/document

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