Le clerc, la femme, et le pouvoir

Un des grands débats actuels qui agitent l’Eglise Catholique, tourne -et c’est justifié- autour de la place de la femme en son sein. Avec entre autres une question récurrente : peux-t-on ordonner des femmes prêtres ?
La question suscite bien des remous et la hiérarchie catholique est en ébullition dès que le sujet est abordé [1].
Et si le problème n’était pas là seulement ? Autrement dit, la question posée est-elle la bonne question et la réponse apportée ne cache-t-elle pas autre chose que ce qu’elle dit ?

 

Une impasse ?
Le problème actuel majeur dans l’Eglise Catholique, fortement souligné par le pape François est le cléricalisme [2]. Et le cléricalisme est une expression majeure de ce péché fondamental qu’est la soif de pouvoir, de domination.
Être prêtre ou évêque dans une société cléricale comme l’Eglise Catholique a comme conséquence de posséder et exercer un pouvoir immense. Et les femmes en sont largement exclues, sauf à être sous l’autorité d’un prêtre.
Avec le problème ainsi posé l’impasse est double.
  • C’est par rapport au ministère sacerdotal une erreur.
  • C’est par rapport à la place des femmes -et plus largement des laïcs- dans l’Eglise une autre erreur.

 

Par rapport au ministère sacerdotal
L’expression « sacerdoce ministériel » souvent employé me semble être au moins maladroite.
Ce n’est pas « le prêtre » qui est au service. C’est le service particulier qui lui est demandé au sein du Peuple de Dieu, et qui lui est reconnu par l’ordination, qui le fait prêtre. Il s’agit bien de ministère sacerdotal. Le prêtre participe au ministère de l’évêque, au service de la fraction du peuple de Dieu qui lui est confiée : veiller à la fidélité dans la transmission de la foi reçue des apôtres, être le ministre des sacrements, et être le serviteur de l’unité et de la vocation missionnaire du Peuple de Dieu. « Au milieu de tous les baptisés, les prêtres sont des frères parmi leurs frères, membres de l’unique Corps du Christ dont l’édification a été confiée à tous. [3] »

 

Par rapport à la place des femmes dans l’Eglise.
La revendication féministe d’accès au ministère sacerdotal peut-il être un appel réel ? Je n’oserai en juger. Je note simplement que des femmes perçoivent cet appel [4]. Apparemment l’Esprit-Saint se moque de la dogmatique ! Il faudrait peut-être s’en préoccuper autrement qu’en évacuant le problème en le niant ou en apportant des réponses en référence au genre (masculin / féminin) qui sont pitoyables.[5]
Cette revendication par les chrétiennes d’accès aux ministères peut être aussi un désir détourné à plus de participation aux décisions qui sont prises pour elles…sans elles. (Puisque pour accéder à des postes de pouvoir il faut être prêtre…soyons prêtres.)

 

Une conversion nécessaire.

Il faut se souvenir qu’en occident, le regard de la société sur les femmes a été longtemps conditionné par le regard de l’église avec trois préjugés majeurs :
  • Les femmes étaient considérées comme inférieures aux hommes dans tous les domaines : physiquement, intellectuellement et émotionnellement. Comme on croyait que seul le sperme mâle ‘contenait’ l’enfant à naître, les femmes étaient considérées comme des êtres humains incomplets.
  • Comme Ève avait provoqué la chute de l’espèce humaine et la perte de la grâce, on pensait que toute femme portait la malédiction de son péché.
  • On croyait que les menstruations rendaient impure. En tant que créatures impures, les femmes ne pouvaient s’approcher de l’autel et des offices sacrés.
Il semble bien que pour un certain nombre de clercs ces préjugés aujourd’hui totalement irrecevables continuent à marquer -inconsciemment j’espère- leur rapport au féminin

 

Et pourtant.

 

Des femmes se sont formées et ont obtenus des licences, masters et doctorats en sciences religieuses. Leurs compétences sont parfois supérieures à celle des hommes, et en tout cas égales.

Des pas importants ont été réalisés par le Pape François. Elles peuvent être membres de commissions et même depuis 2017 consultantes et en poste de responsabilité dans des dicastères romains [6]
Le problème du pouvoir dans l’Eglise Catholique -mais je le pense identique dans les Eglises Orthodoxes- ne peut être résolu si on fait de la « théologie misogyne » en allant chercher des arguments dans une tradition qui doit tout au factuel pour tenter d’en faire un dogme intangible.[7]
Pour résoudre ce problème de pouvoir la solution est simple. Pas besoin d’ordonner des femmes prêtres. Il suffit qu’a tous les niveaux de décision de l’Eglise des femmes, des hommes des couples, soit associés avec voix décisionnelles à la marche de l’Eglise. Que le processus ne soit pas simplement consultatif mais réellement synodal.
La vocation de femmes au ministère sacerdotal n’est pas un problème théologique. C’est un problème de conversion d’un pouvoir de clercs mâle à une pratique synodale de l’Eglise Peuple de Dieu.

 

Je rêve de voir le prochain pape élu par cinquante cardinaux, cinquante théologiennes et cinquante laïcs mariés et célibataires. L’Esprit Saint n’en soufflerai pas moins -et peut-être même un peu plus- sur le conclave, et mon Eglise Catholique Romaine aurait peut-être une autre allure…

 

« I Have a Dream » disait le pasteur Martin Luther King. Il s’agissait déjà de libération et de justice.

Je fais un rêve….

Georges Fournier

 

 

[1] Voir à ce sujet le pape Jean-Paul II qui se débat comme diable en bénitier pour finalement asséner un argument d’autorité fort peu convaincant, parce qu’un argument d’autorité supposé clore un débat est toujours un signe de faiblesse argumentaire.  (PAPE JEAN-PAUL II. Lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes. [En ligne] Vatican 22 mai 1994. Consulté le 12 juillet 2020.Disponible sur le web : http://www.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/apost_letters/1994/documents/hf_jp-ii_apl_19940522_ordinatio-sacerdotalis.html
[2] PAPE FRANCOIS. Lettre au cardinal Marc Ouellet, président de la commission pontificale pour l’Amérique latine. [En ligne] Vatican 19 mars 2016. Consulté le 12 juillet 2020.Disponible sur le web : http://www.vatican.va/content/francesco/fr/letters/2016/documents/papa-francesco_20160319_pont-comm-america-latina.html
[3] « Le sacrement de l’Ordre confère aux prêtres de la Nouvelle Alliance une fonction éminente et indispensable dans et pour le Peuple de Dieu, celle de pères et de docteurs. Cependant, avec tous les chrétiens, ils sont des disciples du Seigneur, que la grâce de l’appel de Dieu a fait participer à son Royaume. Au milieu de tous les baptisés, les prêtres sont des frères parmi leurs frères, membres de l’unique Corps du Christ dont l’édification a été confiée à tous» in : CONCILE VATICAN II. Décret sur le ministère et la vie des prêtres presbyterorum ordinis. [En ligne] Vatican 7 décembre 1965. Consulté le 12 juillet 2020.Disponible sur le web : http://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_decree_19651207_presbyterorum-ordinis_fr.html
[5] SACREE CONGREGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI. Déclaration « Inter insignores » sur la question de l’admission des femmes au sacerdoce ministériel. [En ligne] Vatican 15 octobre 1976. Consulté le 17 juillet 2020. Disponible sur le web : http://www.vatican.va/roman_curia/congregations/cfaith/documents/rc_con_cfaith_doc_19761015_inter-insigniores_fr.html
[6] Le Pape François a nommé, ce mercredi, une femme laïque au poste de vice-présidente à la Secrétairerie d’Etat, un des plus importants ministères du Vatican voir : GUDRUN SAILER. Femmes au Vatican : une présence en constante progression. [En ligne]. Vatican news, 14 juillet 2020. Consulté 14 juillet 2020. Disponible sur le Web : https://www.vaticannews.va/fr/vatican/news/2020-03/femmes-vatican-presence-en-progresson.html  
[7] Voir Jean-Paul II. Lettre apostolique Ordinatio sacerdotalis sur l’ordination sacerdotale exclusivement réservée aux hommes. Op cit

Vicariat Sainte-Marie-de-Paris et Saint-Alexis-d’Ugine

samedi 4 juillet 2020

L’assemblée générale constitutive du Vicariat de tradition russe auprès de la Métropole de France du Patriarcat de Constantinople, sous le vocable de Sainte-Marie-de-Paris et Saint-Alexis-d’Ugine, s’est réuni à Meudon sous la présidence du métropolite Emmanuel de France.

Ce Vicariat est la continuation de l’ex-Exarchat patriarcal des églises orthodoxes de tradition russe resté dans l’obédience du Patriarcat de Constantinople suite à la décision du 29 novembre 2018 du Saint-Synode du de supprimer son statut

 

ref: site orthodoxie.com

Archevêché des Églises Orthodoxes de Tradition Russe en Europe Occidentale, Patriarcat de Moscou

Ordinations épiscopales des évêques vicaires de l’Archevêché des Églises Orthodoxes de Tradition Russe en Europe Occidentale :

 

Les 27 et 28 juin 2020 ont eu lieu, avec la bénédiction de Sa Sainteté Cyrille, patriarche de Moscou et de toute la Russie, les ordinations épiscopales des évêques vicaires de l’Archevêché des Églises Orthodoxes de Tradition Russe en Europe Occidentale :

 

– l’ordination épiscopale de l’archimandrite Syméon (Cossec) le samedi 27 juin 2020, à 09h30 en la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky à Paris, au cours de la célébration de la Divine Liturgie présidée par Son Eminence le Métropolite JEAN de Doubna, Archevêque dirigeant des Églises Orthodoxes de Tradition Russe en Europe Occidentale en concélébration de Son Éminence le Métropolite Antoine de Chersonèse et d’Europe occidentale, Exarque du Patriarche de Moscou en Europe occidentale, de Son Eminence Monseigneur Nestor, Archevêque de Madrid et Lisbonne et de Son Excellence Monseigneur Marc de Neamt (Patriarcat de Roumanie).

 

– l’ordination épiscopale de l’archimandrite Elisée (Germain) aura lieu le dimanche 28 juin 2020, à 09h30 en la cathédrale Saint-Alexandre-Nevsky à Paris, au cours de la célébration de la Divine Liturgie présidée par Son Eminence le Métropolite JEAN de Doubna, Archevêque dirigeant des Églises Orthodoxes de Tradition Russe en Europe Occidentale en concélébration de Son Éminence le Métropolite Antoine de Chersonèse et d’Europe occidentale, Exarque du Patriarche de Moscou en Europe occidentale et de Son Eminence Monseigneur Nestor, Archevêque de Madrid et Lisbonne, et de Son Excellence Monseigneur Syméon de Domodedovo, vicaire de l’Archevêché des Églises Orthodoxes de Tradition Russe en Europe Occidentale du Patriarcat de Moscou.

 

 

 

Quelle est l’essence fondamentale de l’Eglise Orthodoxe ?

Une tempête significative

Quelques réflexions sur un article du R.P. Alexandre SCHMEMANN Un texte assez ancien [1] (Résumé ici) (50 ans) qui reste d’actualité et peut être utile pour comprendre -en partie- ce qui se joue en France depuis un an entre ce qui fut l’Exarchat Russe de France et d’Europe occidentale du Patriarcat de Constantinople devenu pour la plus grande part Archevêché des Eglises Orthodoxes Russes en Europe Occidentale sous l’égide du Patriarcat de Moscou et la partie constituant le Vicariat de Tradition Russe au sein de la Métropole Grecque-Orthodoxe de France restée dans le Patriarcat de Constantinople,
et aussi ce qui est à la base de l’incompréhension entre le Patriarcat de Constantinople et le Patriarcat de Moscou. Rivalité certes politique, mais aussi au-delà idéologique et religieuse.
Ce qui se passe avec le schisme ukrainien en est l’illustration.

Ce qui est en jeu est la manière dont les deux parties et leurs alliés considèrent l’essence profonde de l’Eglise Orthodoxe.

 

Pouvoir et/ou Unité

De par son histoire, le Patriarcat de Constantinople (dont la titulature complète du Patriarche est « Archevêque de Constantinople, nouvelle Rome, et Patriarche Œcuménique ») se conçoit comme Primat de l’Orthodoxie. Le premier concile de Constantinople, en 381, lui reconnaît une « prééminence d’honneur après l’évêque de Rome, car Constantinople est la Nouvelle Rome »[2].
Mais très vite, Basileus et Patriarche vont se considérer de fait comme les deux pouvoirs, politique et religieux, de la Cité de Dieu. Tous les autres leur étant subordonnés.
À partir du VIIe siècle, sous les coup de boutoirs des invasion arabo-ottomanes Byzance perd les territoires  des patriarcats d’Antioche, Jérusalem et Alexandrie, ce qui réduit les Églises orthodoxes en Orient au seul patriarcat de Constantinople qui recueille les sièges des différents patriarcats à Constantinople sous son autorité.
La rupture consommée en 1054 entre l’Eglise de Rome et les Eglises Orthodoxes puis l’instauration du « Rum Millet » après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453 met de fait le Patriarche de Constantinople chef religieux de tous les chrétiens des territoires conquis (jusqu’aux portes de Vienne assiégée en 1683)
Au XIX° siècle le déclin du pouvoir ottoman et la libération des territoires conquis par les Turcs en Europe permet aux Eglises nationales de prendre leur autonomie face à Constantinople.

 

Emprunte de l’histoire

La mémoire inconsciente du Patriarcat de Constantinople est, semble-t-il, profondément marqué par cet imperium alors que les Eglises autocéphales le sont aussi mais de manière négative, leur autonomie ayant été plus conquise contre le Patriarcat de Constantinople qu’octroyée par lui.
D’autant plus qu’on peut considérer que si l’Empire Ottoman s’effondre avec la défaite de 1918 et le démembrement qui s’en suit qui débouche sur la révolution kémaliste laïque de 1923, le retour, à partir de 2003, d’un régime semi-dictatorial islamo-conservateur conduit par Recep Tayyip Erdogan replace le Patriarche de Constantinople dans la position précaire de ses prédécesseurs sous le joug Islamique.
L’aventure de ce qui aurait dû être le Grand et Saint Concile Panorthodoxe en est un exemple. Devant se tenir à Nicée -symbole fort à cause du Ier concile oecuménique- Erdogan « pour des raisons de sécurité » interdit le lieu. Le concile se tiendra en Crête. Et sera un échec, prélude au schisme Russe causé par les immixions de Constantinople en Ukraine

 

L’Eglise de Russie impose son autocéphalie au Patriarche de Constantinople dès 1589. Elle est jusqu’au XXe siècle la grande puissance du monde orthodoxe avant de subir soixante douze ans de régime communiste.

 

Quelle est l’essence de l’Orthodoxie ?

Les divers mouvements qui agitent le monde orthodoxe et les réactions qu’ils provoquent sont à observer en tenant compte de ce contexte. Au-delà des questions de pouvoir -si présentes bien sûr- la question qui est posée est bien celle de la nature profonde, de l’orthodoxie. C’est l’essence même de l’Orthodoxie comme communion synodale d’Eglises autonomes qui est en jeu.

 

 

[1] Un article du R.P. Alexandre SCHMEMANN écrit en 1971 à l’occasion du 30° anniversaire de l’autocéphalie de « L’Église Orthodoxe en Amérique » : SCHMEMANN Alexandre. Une tempête significative. Un document retrouvé. ( Traduction française du Père Stéphane Bigham de l’article « A Meaning-full Storm », Church, World, Mission : Reflections on Orthodoxy in the West, Crestwood, NY, St. Vladimir’s Seminary Press, 1979, pp. 85-116. En russe in Tserkov, mir, missia: mysli o Pravoslavii na Zapade, Sviato-Tikhonovskij – Institut, Moscou 1996).

[2] Canon 3 du Concile de Constantinople de 381 : https://fr.wikipedia.org/wiki/Premier_concile_de_Constantinople

UNE TEMPETE SIGNIFICATIVE

UNE TEMPETE SIGNIFICATIVE [1]

R.P. Alexandre SCHMEMANN [2]

Ecrit en 1971 à l’occasion du 30° anniversaire de l’autocéphalie de « L’Église Orthodoxe en Amérique »

 

« La tempête qu’a provoquée « l’autocéphalie » de l’Église orthodoxe en Amérique (E.O.A.) est probablement l’une des crises les plus significatives qui aient eu lieu dans l’histoire de l’Église orthodoxe depuis plusieurs siècles. Elle pourrait toutefois avoir des effets bénéfiques si les acteurs principaux de ce drame l’acceptaient, comme une occasion unique pour dissiper une confusion que, depuis trop longtemps, les Orthodoxes eux-mêmes ont voulu ignorer.
Si l’Amérique est soudainement devenue le centre d’attention et de passions des Orthodoxes, c’est parce que la situation de l’Église, ici, devait révéler tôt ou tard la nature véritable et la portée de ce qui est dû fait une crise panorthodoxe.

 

Le père Schmemann se propose ensuite « d’examiner la nature et les causes de la tempête qu’elle a provoquée, ainsi que les motifs profonds, parfois inconscients, que cachent ces réactions passionnées. »

Il propose d’abord quelques repères :

 

LA TRADITION ET LES SAINTS CANONS

 
  • Les Saints Canons ne sont pas la seule source de la Tradition canonique. Mais comme tradition première ils sont la norme et le standard de tout développement canonique ultérieur, le contexte même selon lequel, on doit évaluer toute l’histoire de l’Église – au passé, au présent ou au futur
  • Les mots clés du débat – autocéphalie, juridiction, etc. font appel à des précédents du passé, reconnu comme faisant partie de la Tradition
Le critère d’évaluation doit être avant tout ecclésiologique : il faut se référer à la doctrine permanente et immuable de la nature de l’Église, à son « essence ».

 

UNE TRADITION FORMEE PAR TROIS STRATES SUCCESSIVES :

  1. La première strate : l’Église locale de l’Antiquité

 L’Église locale c’est la communauté réunie autour de son évêque et de son clergé. Aucune Église n’est sous l’autorité d’une autre ; aucun évêque n’est sous l’autorité d’un autre. La nature même de cette dépendance, et donc de l’unité entre les Églises, n’est pas « juridictionnelle ». La primauté n’est pas un principe « juridictionnel ». Si, selon le Canon apostolique 34, les évêques, partout, doivent savoir qui est le premier parmi eux, le même canon définit la primauté par rapport à la Sainte Trinité, qui possède un certain ordre mais, bien sûr, aucune notion de « subordination ».
Finalement, il existe dès le début un centre universel d’unité – une primauté universelle. D’abord, c’était l’Église de Jérusalem, ensuite celle de Rome. C’est une primauté que même les théologiens romains modernes définissent (au moins pour la période ancienne) en termes de « sollicitude » plutôt que de « pouvoir » ou de « juridiction ».
Telle est la Tradition canonique essentielle.

C’est à la lumière de cette tradition, qu’on peut « lire » le véritable sens des strates suivantes :

  1. La deuxième strate : l’Église de l’Empire

 Avec la reconnaissance de la religion chrétienne comme religion d’Empire par Gatien (380) il y a intégration progressive des structures de l’Église dans le système administratif de l’Empire. Cette strate se distingue de la précédente, se fonde sur des principes différents et a donc des implications différentes pour l’ecclésiologie orthodoxe. Elle « exprime et ordonne la vie historique de l’Église, c’est-à-dire sa relation avec le monde au sein duquel elle est appelée à vivre sa vocation et sa mission. »
Voilà le cœur de la question : la nature de l’Église, qui n’est pas juridictionnelle, peut, et même doit inévitablement avoir « dans ce monde » une expression juridictionnelle qu’elle ne possédait pas avant et qui ne fait pas partie de sa nature essentielle.
L’idéal de la symphonie entre « l’imperium » et le « sacerdotium » exigeait un homologue ecclésiastique de l’empereur, un centre personnel de l’Église allant de pair avec le centre personnel de l’Empire.
 Il y a une très nette différence entre le rôle et la fonction du Patriarche Byzantin et la tradition canonique à cette même époque.
  • Du point de vue canonique, le Patriarche de Constantinople demeurait le primat de l’Église d’Orient, bien que cette primauté lui fût accordée parce que sa ville était celle de « l’empereur et du sénat » (Canon 28 de Chalcédoine), ainsi que le primat de son propre « diocèse ».
  • Du point de vue « impérial par contre, il devenait le chef de l’Église, centre non seulement de l’unité de l’Église mais aussi de son gouvernement « juridictionnel ».

Les évêques locaux, à l’instar des gouverneurs civils, se sont transformés peu à peu en représentants, voire délégués, d’un pouvoir central, c’est-à dire du Patriarche et de son Synode permanent.

  1. La troisième strate : l’Église nationale

La conquête des provinces byzantines par les Arabes, les Turcs, l’invasion latine de 1204, le défi des Slaves, au Nord, etc.… font qu’en pratique Byzance devient un État grec, relativement petit et faible. Les nations entrées dans sa zone d’influence politique, religieuse et culturelle (Bulgares, Serbes et, plus tard, Russes) nées de la vision byzantine, se mettent à s’approprier sa vision théocratique.

C’est à partir de ce constat qu’apparait l’idée d’autocéphalie -l’indépendance ecclésiale- comme fondement de l’indépendance nationale et politique.

 

L’IDEE ISLAMIQUE/ LA NATION-RELIGION (MILLET)

 « Malgré la chute de Byzance en 1453, l’idée islamique de la « nation-religion » (Milet) a garanti pour tout le monde byzantin, soumis à cette époque à la domination turque, la continuation de la tradition « impériale ».

Selon la logique du système Milet, le Patriarche œcuménique a assumé, non seulement de facto mais aussi de jure, le rôle de chef de tous les chrétiens ; il est devenu en quelque sorte leur empereur.
La période qui suit (fin XV°s – XIX°s) est pour l’Orthodoxie, à quelques exceptions près, une période de divisions, de sclérose théologique et, de nationalisme ecclésial complètement sécularisé.

 

LA SITUATION EN AMERIQUE

Il était naturel aussi que l’explosion ait lieu en Amérique.

Tant que les Églises orthodoxes restaient isolées les unes par rapport aux autres, chacune vivant dans son propre « monde », il était peu probable qu’une crise ouverte éclate. Ce qui se passait dans une Église donnée n’intéressait guère les autres.
En Amérique, le principe national qui veut que « chaque Russe, Grec, Serbe ou Roumain fait partie de son Église d’origine où qu’il se trouve dans le monde, et chaque Église nationale possède ipso facto des droits canoniques partout. » a produit un effet inattendu : on a vu fleurir des Eglises en exil, et des diocèses avec évêques et territoire canonique.

 

HELLENISME CHRETIEN OU HELENISME GRECO-PAÏEN ?

« Presque toutes les Églises orthodoxes sont, à des degrés divers, victimes d’un nationalisme hypertrophié et se réfèrent exclusivement au « précédent » national dans l’histoire de l’Église.

Par contre, le moment de vérité qui vient de sonner concerne aussi la couche que nous avons appelée impériale. C’est ici que nous trouvons la racine profonde de la réaction spécifiquement grecque face à la tempête contemporaine. »
Si, pour la majorité des Orthodoxes, le centre de leur mentalité ecclésiale est national, le nationalisme de la mentalité grecque n’est pas univoque. Les racines du nationalisme grec ne se trouvent pas, comme pour les autres Orthodoxes, dans la réalité et l’expérience de l’Église-nation, mais dans l’oikouméné byzantin, c’est-à-dire dans la couche du passé que nous avons nommée impériale.
Par nature, la pensée orthodoxe grecque se réfère à la typologie byzantine i.e. « la transformation presque inconsciente de la couche « impériale » de la tradition orthodoxe en une couche essentielle, c’est-à-dire la transformation de Byzance en une dimension permanente, essentielle et normative pour l’Orthodoxie elle-même. »
« Les Byzantins s’appelaient romains, non pas grecs, parce que Rome, et non pas la Grèce, était symbole d’universalité. La nouvelle capitale ne pouvait qu’être la Nouvelle Rome. Jusqu’au VIIe siècle, le latin, non pas le grec, était la langue officielle des chancelleries byzantines. Les Pères de l’Église auraient été horrifiés de se faire appeler Grecs. »

 

LE RÔLE DU PATRIARCHE OECUMENIQUE

 « La première difficulté vient des façons différentes de comprendre la place et de la fonction du Patriarche œcuménique dans l’Eglise orthodoxe. Toutes les Églises orthodoxes, sans exception, lui accordent la primauté, mais entre les Églises grecques et les autres il existe des différences substantielles dans la compréhension de cette primauté. »

  • Pour les Églises non grecques, le rôle du Patriarche œcuménique est enraciné dans l’ecclésiologie essentielle qui, dès le début, a toujours connu un centre universel reconnu par tous ce qui en fait un centre d’unité
  • Cet ordre des choses n’est pas immuable et peut être modifié par un concile [3]
Cette interprétation, pourtant, est « anathème » pour les Grecs qui se réfèrent à une vision du trône œcuménique avant tout spirituelle et psychologique plus qu’ecclésiologique et canonique. L’expression « Constantinople est le siège qui possède la primauté universelle que l’Église lui a accordée » s’est transformée en « Constantinople doit être le siège… »

 

Le P. Schemann après une longue analyse historique en arrive à cette compréhension de la manière « grecque » de considérer l’autocéphalie : « Par conséquent, même aujourd’hui, les hiérarques grecs ne comprennent guère le principe d’autocéphalie, qui constitue le fondement de l’organisation actuelle de l’Église. Ils ne le comprennent ni dans son principium, c’est-à-dire le droit d’accorder l’autocéphalie, ni dans sa modalité, c’est-à-dire dans ses implications pour les relations entre les Églises. »

 

Et conclut par un état des lieux en 1971 :

« Jusqu’à présent, de par sa situation spécifique, une seule « partie » de l’Église orthodoxe implantée en Amérique (celle qui s’appelait communément, avant 1970, « Métropolie russe », puis « Église Orthodoxe en Amérique ») s’est vue « forcée » à retourner aux sources. [4]
 
Tôt ou tard, on comprendra que ce n’est pas conforter l’Orthodoxie que de chercher à préserver l’hellénisme « ethnico-linguistique », la « russité », la « serbité », etc. Par contre, en mettant en pratique les exigences essentielles de l’Église, nous sauverons tout ce qui est essentiel dans chaque forme de la foi et de la vie chrétiennes.
 
Le Père G. Florovsky, théologien russe vivant et travaillant en exil, avait eu le courage, dans son livre Les voies de la théologie russe, de dénoncer et de condamner les déviations de la « russité » par rapport à l’hellénisme chrétien. Il a ainsi libéré toute une génération de théologiens russes des derniers complexes du pseudo-messianisme et du nationalisme religieux. Le moment n’est-il pas venu qu’un théologien grec accomplisse la même tâche, difficile certes, mais nécessaire, pour libérer l’esprit grec des ambiguïtés de l’hellénisme « ethnico-linguistique » ?
 
Tôt ou tard, il apparaîtra évident à tous que le Patriarche œcuménique, s’il veut exercer la primauté universelle, n’y arrivera pas par des réactions défensives et négatives, ni par un appel douteux à des traditions et à des précédents également douteux et inapplicables. Il y parviendra plutôt en montrant positivement le chemin vers la réalisation de la nature essentielle de l’Église « en tout lieu de son empire ». »

 

 

 

[1] SCHMEMANN Alexandre. Une tempête significative. Un document retrouvé. ( Traduction française du Père Stéphane Bigham de l’article « A Meaning-full Storm », Church, World, Mission : Reflections on Orthodoxy in the West, Crestwood, NY, St. Vladimir’s Seminary Press, 1979, pp. 85-116. En russe in Tserkov, mir, missia: mysli o Pravoslavii na Zapade, Sviato-Tikhonovskij – Institut, Moscou 1996).
[3] Par exemple, si l’Église Catholique romaine s’unissait à l’Orthodoxie, la primauté universelle pourrait (ou pourrait ne pas) revenir à l’Ancienne Rome. Telle est la position ecclésiologique, dans sa forme la plus simple, des Eglises non grecques.
[4] Une étude de mars 2002 souligne la multiplicité des juridictions, qui rend le paysage orthodoxe américain extrêmement complexe : plus de 20 principales juridictions orthodoxes, réparties en 50 diocèses. En raison de leurs liens étroits avec les Églises-mères, auxquelles elles restaient liées, les communautés orthodoxes sur sol américain ont été directement affectées par les développements dans leurs pays d’origine. (MAYER, Jean-François. Religioscope. Eglises orthodoxes aux Etats-Unis : une identité en mutation. 11 mars 2002 [consulté 16 mai 2020] disponible sur le web : https://www.religion.info/2002/03/11/eglises-orthodoxes-aux-etats-unis-une-identite-en-mutation/